L’Eglise de Singapour et la France : une histoire qui dure !

Une histoire qui commence avec la France

Singapour célèbre cette année les 200 ans de présence de l’Eglise Catholique sur l’île : c’est en effet le 11 décembre 1821, deux ans seulement après la fondation de la ville par Raffles, que le premier prêtre débarquait dans le port, envoyé par son évêque, le Vicaire Apostolique du Siam à Bangkok. Ce prêtre résidait alors à Penang, mais venait en réalité de beaucoup plus loin : de France. Le Père Laurent Imbert, des Missions Etrangères de Paris (M.E.P.) ne restera que quelques jours mais il aura le temps de célébrer la première messe sur l’île. Missionnaire, c’est lui qui sèmera ici les premières graines de la foi catholique !

Malgré ce séjour très court, et au-delà de cet acte fondateur, le lien entre Singapour et le Père Imbert est encore bien visible aujourd’hui dans la Cathédrale de Singapour, l’église du Bon Pasteur. Peu de temps après son retour à Penang, le Père Imbert sera envoyé en Chine, et de là, en Corée, où il mourra en martyr en 1839. Aussi, lorsqu’on cherchera un nom pour cette nouvelle église, on se souviendra de la lettre envoyée par le Père Imbert à ses deux frères missionnaires, les enjoignant de se livrer pour essayer, par leur sacrifice, d’épargner la vie de leurs ouailles : « Dans des circonstances désespérées, écrivait-il, le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis ». Tous trois ont été canonisés en 1984 par le Pape Jean-Paul II, aux côtés de 100 autres martyrs coréens, et la cathédrale abrite les reliques du Père Imbert.

Lorsque tout le monde s’excommunie

Un nouveau territoire à évangéliser, des prêtres au zèle missionnaire insatiable… tout semblerait parfait, …. et pourtant !

Le Père Imbert, rentré à Bangkok, rend compte de l’existence d’une douzaine de catholiques à Singapour et du besoin d’un prêtre pour cette communauté naissante. Ce n’est qu’en 1832, cependant, faute d’un nombre de missionnaires suffisant, que les M.E.P. pourront installer à résidence l’un des leurs sur l’île.

Entre temps, une autre juridiction ecclésiale catholique cherchera à s’implanter, se réclamant responsable de ce territoire pour l’Eglise : l’Archevêché de Goa, qui fondera la « Mission Portugaise » de Singapour. Pour comprendre cette rivalité territoriale entre les deux missions, il faut remonter quelques siècles en arrière, à l’époque des « grandes découvertes », lorsque les navigateurs européens, et en particulier portugais, sillonnaient les océans à la conquête du monde, au profit de leur souverain ou de leur compagnie commerciale. Par une série de Bulles, la première étant Inter Cætera, émise par Alexandre VI en 1493, le Pape avait reconnu la souveraineté des royaumes espagnols et portugais sur les nouvelles terres découvertes, charge à eux de les évangéliser. Un système mêlant étroitement pouvoir politique et religieux va alors se mettre en place dans les nouvelles colonies ibériques, où l’administration des Eglises échappera largement à l’autorité du Pape. Dans les comptoirs et colonies portugaises, ce système prendra le nom de Padroado Real (patronage royal) puis Padroado Ultramarino Português (patronage ultramarin portugais). En réaction, la Curie établira en 1622 la Congregatio de Propaganda Fide (Congrégation pour la Propagation de la Foi) ou « Propagande », dont sont issues les Missions Etrangère de Paris, avec pour but de placer les missions sous l’autorité directe et exclusive de la papauté. Pourtant, forts des traités signés avec Rome, les souverains espagnols et portugais s’opposeront à la Propagande et conserveront le pouvoir sur les Eglises locales pendant plusieurs siècles. L’autorité de Rome ne parviendra à s’affirmer que très progressivement, à la faveur de l’affaiblissement des empires coloniaux de ces deux pays. On verra ainsi qu’à Singapour, la Mission Portugaise, échappant à l’autorité de l’Archevêque de Singapour, lui-même issu de la Mission M.E.P., demeurera encore de longues années…

Revenons-en donc à notre île, au lendemain de la visite du Père Imbert, en 1821. L’année suivante, l’Archevêque de Goa, se réclamant du Padroado, affirmera son autorité ecclésiale sur le nouvel établissement britannique en y envoyant un prêtre, le Père Jacob. Celui-ci restera deux ans environ et sera suivi en 1825 par le Père Francisco da Silva Pinto a Maia, appartenant au diocèse portugais de Macao.

Entre temps, afin de clarifier la situation, le Vicaire Apostolique du Siam avait écrit au Pape : celui-ci établit la juridiction spirituelle du Siam sur Singapour par un décret signé en juillet 1827, communiqué en 1831 au Père Maia par Mgr Bruguière, l’envoyé du Vicaire Apostolique. Mais ce décret n’étant pas contre-signé par la reine du Portugal, l’Archevêque de Goa ne lui reconnaîtra aucune validité et menacera en retour d’excommunication quiconque obéirait à une autre autorité. Mgr Bruguière, ayant célébré la messe lors de son séjour, sera excommunié par le Père Maia, qui lui-même sera excommunié par Mgr Bruguière, pour la même raison…

Le conflit juridique durera jusqu’en 1886 où, à la faveur de la signature d’un nouveau concordat entre le Portugal et Rome, un compromis sera trouvé : la Mission Portugaise, rattachée désormais au Diocèse de Macao (avec l’église St Joseph[1] de Victoria Street comme siège), sera reconnue aux côtés de la Mission M.E.P., dépendante de la Propagande et donc rattachée directement à Rome, qui deviendra le Diocèse puis l’Archidiocèse de Singapour. Le rattachement de la Mission Portugaise à l’Archidiocèse de Singapour, ne sera réalisée qu’en 1981 : le petit territoire de Singapour sera donc resté 95 ans sous une double juridiction ecclésiale !

De son côté, l’Archidiocèse de Singapour bénéficiera longtemps de l’apport des missionnaires français. A la tête d’un clergé local, les évêques resteront issus des M.E.P. jusqu’en 1976, date à laquelle Mgr Olçomendy, natif de Saint-Étienne-de-Baïgorry dans le Pays Basque, prendra sa retraite.

L’église Saint-Joseph, sur Victoria street

L’œuvre éducatrice des prêtres et religieux français

Mais le lien entre l’Eglise de Singapour et la France ne se limite aux M.E.P. : aujourd’hui, plus visible encore est la présence des congrégations enseignantes d’origine française. D’ailleurs, le Dr Vivian Balakrishnan, Ministre des Affaires Etrangères, rappelait fort à propos l’ancienneté de la présence enseignante de la France à Singapour, lors de l’inauguration de la nouvelle identité du Lycée Français, devenu International French School en 2019. Petit pied de nez, sans doute involontaire, à la laïcité de l’Education Nationale…

Cette présence doit beaucoup à une autre figure très importante de l’Eglise naissante de Singapour, le Père Jean-Marie Beurel. Arrivé à Singapour en 1839 et resté 29 ans sur l’île, il sera un acteur-clé du développement de la jeune Eglise. C’est lui qui obtiendra un terrain et lèvera les fonds pour l’édification de la cathédrale du Bon Pasteur, et qui fera venir les Frères des Ecoles Chrétiennes et les sœurs de l’Enfant Jésus (appelées aussi les Dames de St Maur).

Le Père Jean-Marie Beurel

Le Père Beurel était en effet persuadé qu’offrir une éducation chrétienne aux enfants singapouriens était nécessaire à la diffusion et l’affermissement de la Foi sur l’île. Après avoir réclamé l’envoi d’enseignants en 1849, il s’embarqua pour la France en 1850 pour négocier avec les supérieurs des Lassaliens. Là, il en profita pour convaincre également la Supérieure des Sœurs de l’Enfant Jésus d’envoyer des religieuses. Il parvint donc à rentrer en 1852 avec six Frères des Ecoles Chrétiennes et quatre Sœurs de l’Enfant Jésus.

On connaît la suite : les Frères fondèrent le Collège St Joseph (St Joseph Institution), sur un terrain obtenu par le Père Beurel sur Bras Basah Road, dont les bâtiments sont devenus l’actuel Singapore Art Museum après le déménagement du Lycée. Tandis que les Sœurs fonderont le Convent of the Holy Infant Jesus, le fameux CHIJMES, sur un terrain acheté par le Père Beurel sur ses fonds propres. Les Sœurs y resteront jusqu’en 1983, jusqu’au déménagement de l’école à Toa Payoh. De jolis bâtiments, qui font partie du patrimoine architectural de Singapour, tandis que les écoles, restent, elles, bien vivantes et continuent de former la jeunesse Singapourienne et de leur proposer la foi catholique.

Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de missionnaires français à Singapour : c’est donc à nous, catholiques français ou francophones, de faire vivre ce lien entre l’Eglise de Singapour et la France. L’exemple des pasteurs admirables comme St Laurent Imbert ou le Père Beurel peuvent nous aider à être, nous aussi, des missionnaires et à annoncer la Bonne-Nouvelle autour de nous…

[1] Ironie de l’histoire, c’est dans cette paroisse autrefois « rivale » que se réunissait la communauté francophone avant d’être accueillie par St Joseph Institution Junior.

Merci à Nicolas pour cet article.

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