La Résurrection et ses représentations iconographiques

Passionnée par les questions de théologie et de foi, Claire partage avec nous son « Regard de théologien » dans une chronique régulière à retrouver sur le site web et dans nos newsletters. A l’approche de Pâques, Claire nous apporte des clefs de lecture pour mieux comprendre le mystère de la Résurrection du Christ en décryptant ses représentations iconographiques.

Lʼicône Anastasis de la résurrection, attestée depuis le VIe siècle (du verbe anistemi : faire lever, susciter, ressusciter utilisé dans le nouveau testament pour dire la résurrection) représente lʼévénement mystérieux mentionné dans le symbole des apôtres, la descente du Christ aux enfers, pour délivrer les justes de l’ancien testament qui y étaient captifs:

« Il est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts».

Cependant lʼiconographie orthodoxe connaît une représentation plus ancienne de la résurrection, attestée dès le IIIe siècle : la scène des saintes femmes myrophores s’en allant au tombeau pour ensevelir le Christ. Elles trouvent le tombeau vide, contenant seulement les bandelettes et un ou deux anges annonçant la bonne nouvelle :

« Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? » (Lc 24,5)

à gauche: L’icône orthodoxe des saintes femmes myrophores représente la scène des saintes femmes au tombeau.
à droite: L’icône Anastasis de la résurrection représente l’événement mystérieux mentionné dans le symbole des apôtres : la descente du Christ aux enfers

Ces deux types d’icônes sont les deux seules icônes représentant la résurrection dans le monde orthodoxe.

Les représentations occidentales d’un Christ surgissant du tombeau, le bras levé en signe de victoire, avec ou sans lys à la main, ne sont pas des représentations traditionnelles ayant cours dans le monde orthodoxe. Lʼicône orthodoxe se doit dʼêtre fidèle à un texte évangélique. Or les évangiles restent très discrets sur ce « mystère des mystères » et ne relatent pas le fait de la résurrection en soi.

L’icône des saintes femmes au tombeau

Cette transposition fidèle du texte évangélique de saint Mathieu (28,1-6) pourrait être qualifiée de factuelle ou narrative. Ni la pierre, ni les scellés n’ont été déplacés. Le Christ est sorti toutes portes closes. Paradoxalement cette icône relative au grand événement de salut du Christ – car « si le Christ nʼest pas ressuscité, notre foi est vaine » (1 Co 15, 17) – ne représente pas le Christ.

Plusieurs raisons à cela. Dʼune part, en signe du caractère inouï de lʼévénement. Ensuite, aucun des quatre évangiles ne fournit dʼexplication du mode de la résurrection, la tradition restant également muette à ce sujet. Enfin, car le corps ressuscité nʼest pas immédiatement perceptible : Marie de Magdala ne reconnaît pas le Christ près du tombeau avant quʼil ne se révèle à elle (Jn 20, 14-16) ; les disciples à Emmaüs ne lʼidentifient pas non plus : « Leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, 16).

En effet ce mystère insondable ne peut être contemplé que par un regard spirituel purifié de tout péché comme le dit le canon pascal de la liturgie orthodoxe œuvre de saint Jean Damascène : « Purifions nos sens et nous verrons le Christ resplendissant de l’inaccessible lumière de la résurrection, et nous lʼentendrons nous dire : Réjouissez-vous en chantant l’hymne triomphale ».
Ainsi, comme tous les autres mystères de l’Eglise, celui-ci n’est pas accessible au regard de tous : il ne peut être perçu et compris que par ceux qui purifient leurs sens et leurs sentiments.

« Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui nʼont pas vu et qui ont cru » (Jn 20, 29)

 

L’icône de la descente aux enfers

Cette icône a une forte dimension symbolique. La matière de cette représentation provient largement de l’évangile apocryphe attribué à Nicodème et si les évangiles canoniques ne mentionnent pas la descente du Christ aux enfers (de même quʼils ne mentionnent pas les modalités de sa résurrection), saint Pierre en revanche y fait allusion en Ac 2, 24-32 et en 1P 3, 19: « Ayant été mis à mort selon la chair, mais rendu à la vie selon l’esprit, dans lequel il est allé prêcher en prison. »

LʼEglise orthodoxe enseigne solennellement dans la 6° ode du canon pascal : « Tu es descendu au plus profond de la terre et tu as brisé les verrous éternels retenant les captifs, ô Christ, et le troisième jour, comme Jonas de la baleine, tu t’es relevé du tombeau. »

Dans les premiers siècles du christianisme, le thème de la résurrection était traité par analogie avec lʼhistoire de Jonas vomi par la baleine au bout de trois jours, de même que le Christ est rejeté des entrailles de la mort et ressuscite le troisième jour.

« Car, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. » (Mt 12,40)

Lʼicône de la résurrection ne peut donc être directement justifiée par la parole de Dieu. En revanche, elle l’est pleinement par le symbole des apôtres : « Il est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts ».

Elle est totalement spirituelle et dogmatique car elle nous révèle le but, la finalité de la nativité, de la mort en croix et les effets spirituels de la résurrection du Christ : la rédemption du genre humain, le rachat, la possibilité du salut rendue aux hommes en représentant ce que nul n’a pu voir, l’au-delà du mystère insondable et qui s’est plus précisément déroulé le samedi de la Passion.

« Christ est ressuscité des morts, par la mort il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, il a donné la vie ».

La descente aux enfers est la pierre angulaire de la rédemption, la dernière phase de la kénose du Christ ( du grec kenos: vide), abaissement ultime qui va jusqu’au terme de son incarnation et donc de sa rédemption, n’hésitant pas à descendre en enfer, non comme captif, mais pour y manifester sa royauté tout autant que sa nature d’homme.

Dans son exposé de la foi orthodoxe, saint Jean Damascène en parle avec beaucoup plus de précision : « L’âme déifiée est descendue aux enfers, afin que le soleil de justice qui s’était levé sur ceux de la terre (Ma 4, 2) brille aussi sur ceux qui, sous la terre, reposent dans les ténèbres et l’ombre de la mort (Is 9, 1). De même qu’il a annoncé la paix à ceux qui sont sur la terre, la libération aux prisonniers, le recouvrement de la vue aux aveugles (Lc 4, 19, Is 61, 1) et qu’il a été la cause d’un salut éternel pour ceux qui ont cru et accusation de leur incrédulité pour ceux qui n’ont pas cru, de même il a parlé à ceux qui sont en enfer, afin que devant lui tout genou fléchisse, dans le ciel, sur la terre et sous la terre (Phil 2, 10). Après avoir ainsi délivré ceux qui étaient enchaînés depuis des siècles, Il est revenu des morts en nous ouvrant le chemin de la Résurrection. »  (Livre III, § 29).

Cette délivrance d’Adam, et de tous les justes de l’ancien testament qui étaient enchaînés en enfer, est intimement liée à la résurrection même du Christ.
Ainsi, ce n’est pas directement la résurrection du Christ qui est montrée mais sa conséquence : par sa mort et sa résurrection, le Christ libère l’homme de la mort et lui donne sa vie.

Découvrons ce que nous voyons sur lʼicône

La composition de lʼicône pascale Anastasis suit un schéma général avec quelques variations.

Lʼenfer est symboliquement représenté par une masse noire, sorte de grotte obscure sous une montagne escarpée. Ce noir symbolise aussi le monde pécheur qui ne reçoit pas le Christ.

En haut, les montagnes s’entrouvrent pour laisser passer le Christ et se faire l’écrin de deux archanges qui arborent et vénèrent les instruments du salut : la croix et la coupe qui, par cette alchimie de l’amour infini de Dieu, transfigurent la mort en vie éternelle, et le sacrifice en acte gratuit d’amour, point culminant de la mission du Christ.

« Que la terre bénisse le Seigneur : à lui, haute gloire, louange éternelle ! Et vous, montagnes et collines, bénissez le Seigneur ! » (Dn 3, 74-75)

Au centre, contrastant par sa couleur blanche, ou or très scintillante, les couleurs du divin et de lʼéternité , se trouve le Christ : « Je suis la lumière du monde.»

Deux groupes de personnages, certains aux traits caractéristiques, entourent le Christ qui de sa main droite prend et tire vigoureusement Adam d’un tombeau. Symétriquement, se trouve Eve. Parfois, le Christ la tire de sa main gauche, parfois celle-ci, suppliante, tend vers le Christ ses mains couvertes de son manteau en signe de vénération.

« Celui qui a dit à Adam ‘où es-tu?’ est monté sur la croix pour chercher celui qui était perdu ! » Hymne de Saint Ephrem

Ce Christ glorieux est entouré de la mandorle de couleur bleue, la couleur du monde céleste, cette auréole en forme d’amande qui est l’attribut symbolique du corps glorifié du Christ. (Mandorle veut dire amande en italien). La mandorle n’apparaît que là où le Christ est représenté dans son corps glorifié : résurrection, transfiguration, assomption, ascension. Elle est souvent représentée en cercles concentriques, scintillants. Les rayons, émanant du corps du Christ, traversent ces différentes couches de la mandorle qui symbolise les cieux, la gloire divine, la lumière incrée.

Ainsi, ce Christ qui s’abaisse en descendant jusqu’aux enfers, n’y apparaît pas en prisonnier, mais en vainqueur, en libérateur des captifs.

Le Christ dont les pieds dépassent de la mandorle se tient fermement campé sur deux planches en bois, croisées, symbolisant les portes de l’enfer brisées.

« Voix du Seigneur qui fracasse les cèdres, qui fracasse les cèdres du Liban.» (Ps. 28, 5).

Elles ne ferment plus, ne remplissent plus leur rôle et ne peuvent donc plus retenir captive l’humanité. Cette représentation est porteuse d’un symbole : c’est par la croix que l’enfer est vaincu, c’est en se tenant fermement campé sur la croix que l’homme peut vaincre les forces du mal.

Avant la communion le fidèle orthodoxe lit les versets suivants (Ps 23, 7-8) « Levez vos portes, princes, et élevez-vous portes éternelles, et le roi de gloire entrera. Qui est ce roi de gloire? Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans le combat. » Par sa communion, le fidèle fait entrer en lui ce « Seigneur puissant », ce « roi de gloire » et, avec le psalmiste, il ordonne à ses propres « portes intérieures » de s’ouvrir car le Christ doit pénétrer.

Devant la vigueur de l’intrusion du Christ, les serrures, les clés, les clous, tout cède et vole en éclats : « Tu as brisé les verrous éternels retenant les captifs. »

Certaines icônes représentent, dans la masse noire de la grotte-enfer, de petits personnages bizarres, noueux, généralement marrons et qui semblent fuir devant l’intrusion subite et victorieuse du Christ : ce sont les anges des ténèbres, les démons qui se voient chassés de leur propre territoire.
Parfois les icônes représentent Satan réduit à lʼimpuissance sous la forme dʼun homme ligoté ou essayant de sʼagripper à Adam pour le retenir en enfer.

Mais le Christ pose son pied sur la nuque de l’ennemi, une influence de la cour byzantine où l’empereur en signe de victoire posait le pied sur la nuque du barbare vaincu. Pour accentuer sa duplicité, Satan peut être représenté avec deux têtes, des cornes, une queue : ce ne sont pas là des détails naïfs, mais des attributs symboliques.

Dans sa main gauche, lorsqu’elle ne lui sert pas à tirer Eve, le Christ tient tantôt la croix tantôt un rouleau de parchemin.
La croix qui devient un signe de victoire sur la mort est dorénavant une arme, une lance, un glaive pour tout chrétien, ce pourquoi il doit la porter constamment sur soi. Le rouleau de parchemin symbolise lʼévangile, bonne nouvelle de la résurrection et du salut, partout où le Christ se trouve, même aux enfers.

Ayant renversé les portes de l’enfer, le Christ se saisit avec vigueur de la main d’Adam.
« Tu es descendu sur terre pour chercher Adam que tu voulais sauver : mais, ô Maître, sur la terre ne le trouvant pas, jusque dans l’enfer tu es allé le rechercher. »
Mâtines du Grand Samedi (liturgie orthodoxe)

The Descent Into Hell, 2014, by Chantal Einegg, egg tempera & 22k gold leaf on Linden panel

La position dynamique ascensionnelle du Christ qui tire Adam et Ève de leur tombeau contraste avec le titre traditionnel de lʼicône qui est la descente aux enfers. Un avant-après de lʼévénement de salut où le Christ sʼabaisse pour nous rejoindre dans notre humanité blessée par le péché. Et lorsque nous acceptons d’être relevés et de tendre notre main vers la sienne, il nous saisit fermement le poignet et nous ne risquons plus de tomber et de récupérer dans les ténèbres nos chaînes anciennes.

Dans Ex 12 il est écrit que « d’une main ferme, le Seigneur nous a sortis d’Egypte, de l’esclavage. » Plus qu’un parallèle entre cette Pâque vétéro-testamentaire et la résurrection du Christ, il s’agit de la réalisation de la préfiguration de Pâques chrétienne.

La rencontre des deux Adam, entre le créateur et son premier-créé, entre celui en qui nous avons tous péché et celui par qui nous sommes tous sauvés, est l’événement central de l’icône. C’est le moment précis où l’âme d’Adam est enfin libérée et, à sa suite, celle de tous les justes de l’ancien testament et de tout le genre humain. Le Christ libère Adam et Ève de lʼHadès et lʼicône annonce leur résurrection future, en même temps que celle de tous les autres hommes (car ils sont, en tant que premiers parents, les racines de toute lʼhumanité).

Les témoins qui contemplent et accueillent ce relèvement de lʼhumanité sont des personnages ayant participé à la révélation. Symétriquement disposés par rapport à l’élément central de la représentation ils se tiennent en groupes égaux derrière Adam et Eve.

Derrière Adam, se trouvent le roi David et le roi Salomon aisément reconnaissables à leurs habits royaux. La tradition leur attribue la rédaction des psaumes qui chantent tout ce que le cœur de l’homme peut crier vers son Dieu, et dans lesquels plusieurs passages annoncent explicitement l’espérance de la résurrection.

Au-dessus des deux rois, le prophète Daniel, reconnaissable à son bonnet phrygien, celui qu’on plongea naguère dans la fosse aux lions et à qui l’on doit le cantique des enfants dans la fournaise.

Derrière eux saint Jean Baptiste, avec ses cheveux ébouriffés caractéristiques qui de sa main désigne, avec les autres, le sauveur qu’ils ont annoncé au monde et qu’ils reconnaissent dès son entrée dans l’enfer.

A droite, derrière Eve, un autre groupe, où se tient Abel le Juste avec son bâton de berger, le premier mort de l’humanité, qui fut tué par la jalousie de son frère Caïn. Moïse tenant les tables de la Loi converse avec Hénoch qui fut, comme Élie, enlevé au ciel.

L’univers entier prend part à cette liesse. Désormais le salut est acquis pour tout homme qui veut réellement être sauvé. La résurrection du Christ non seulement vainc la mort, mais la supprime, elle produit une transformation ontologique : le corps spirituel du Christ peut apparaître dans le monde sans plus être lié par ses lois, ce qui se traduit par la sortie du tombeau, l’entrée dans les maisons des disciples les portes restant closes, l’apparition, puis la disparition du Christ aux yeux de ses disciples.

« Étant entré dans les entrailles de la Terre, il nous a ouvert la voie du Ciel », disent les Pères de lʼEglise.
Ayant libéré Adam, et en lui toute l’humanité, de l’esclavage du péché et de la mort, il a posé le principe d’une vie nouvelle pour tous ceux qui veulent librement, en toute conscience, se joindre à lui.

Ce relèvement d’Adam, cette libération de son âme est l’image de la résurrection des corps à venir et dont la résurrection du Christ constitue les prémices. C’est pourquoi, bien que cette icône représente ce mystère insondable que personne n’a vu et qui s’est déroulé le samedi de la Passion, une vérité de foi plus quʼun passage évangélique, elle est néanmoins l’icône par excellence de Pâques en tant quʼelle représente l’anticipation de la résurrection du Christ et la préfiguration de la résurrection des morts.

« Après avoir ainsi délivré ceux qui étaient enchaînés depuis des siècles, Il est revenu des morts en nous ouvrant le chemin de la Résurrection »
Saint Jean Damascène, (Exposé de la Foi orthodoxe, § 29).

En la méditant nous débouchons alors historiquement sur les événements décrits dans les évangiles et représentés par l’autre icône de la résurrection, celle des saintes femmes myrophores allant au tombeau qu’elles trouvent vide.
Seules les bandelettes mortuaires témoignent de l’authenticité de la résurrection qu’un ou deux anges, selon les évangélistes, annoncent aux femmes.

LʼAnastasis se place ainsi au cœur de notre foi, au sein de la nuit pascale, alors que la lumière du Christ resplendit au milieu de nos obscurités.

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